La fin de l’arrogance – Un article de Bernd Ulrich

– Berlin sur Seine ne soutient pas tous les propos de l’auteur, mais propose cette traduction pour ouvrir le débat –

Colonialisme, interventions, guerre contre le terrorisme : la Realpolitik occidentale a échoué. Nous devons changer fondamentalement notre relation avec les musulmans.

Photo: Laurent Cipriani/AP/dpa

L’Occident éprouve tristesse et désespoir face aux morts de Paris, et il le montre. Cela l’honore, cela nous honore. L’Occident éprouve également tristesse et désespoir parce qu’il ne sait pas quoi faire à présent. Cela, il ne le montre pas, au lieu de cela il se cache derrière des gestes martiaux. Cela ne l’honore guère et c’est dangereux.

Une guerre provoquée par la peur ?

On parle de guerre. Mais les Européens et les Américains ne font-ils pas déjà la guerre sans interruption depuis quatorze ans au Moyen-Orient ? L’aviation française n’a-t-elle pas aussi bombardé la région dès avant le 13 novembre ?

Désormais, il est question d’une nouvelle alliance avec la Russie contre l’organisation Etat Islamique (E.I.). Mais les Russes ne combattent-ils pas déjà en Syrie ? Et si jusqu’à présent ils ne luttent pas contre l’E.I. mais exclusivement pour Assad, pour quelle raison devraient-ils changer d’attitude ?

Le président français veut désormais traquer « sans pitié » les terroristes. On peut le comprendre, il est en colère, et il doit avoir l’impression de devoir maintenant faire preuve de fermeté. Mais la France et l’Occident ont-ils jamais fait montre de trop d’indulgence en Afrique du Nord ? Est-ce parce que l’Occident a montré trop d’égards que les invasions en Afghanistan et en Irak ou l’intervention en Libye se sont terminées dans le chaos ?

Contrairement à l’Occident, l’E.I. a un dessein. L’organisation veut pousser les Européens, les Américains et, depuis peu, les Russes à riposter de la manière la plus massive possible, les entraîner le plus profondément possible dans le chaos. L’E.I. ne rêve que d’une chose, qu’on l’attaque par les airs, parce qu’il connaît les dommages collatéraux que cela entraînera, et il sait que tout dommage collatéral est pour lui un avantage collatéral. Les bombes tuent des terroristes – et en font naître de nouveaux. Le Guardian rapportait cette semaine qu’au Pakistan, des drones américains tuent fréquemment vingt fois plus de personnes que prévu.

Mais si l’E.I. veut ces attaques aériennes, comment celles-ci pourraient-elles donc contribuer à lui nuire ?

Peu après les attentats de Paris, lors du sommet du G20 à Antalya, l’Occident s’est réuni avec le régime islamiste d’Arabie saoudite pour combattre avec lui la terreur islamiste. On peut bien sûr tenter cette démarche improbable qui consiste à combattre les islamistes par des islamistes. Cependant, c’est ce que l’on essaie de faire depuis déjà des décennies. Il en a résulté d’abord Al-Qaïda, avec le Saoudien Oussama ben Laden à sa tête. Puis l’E.I., nourri entre autres par des sources saoudiennes. Le think-tank Brookings Institution a recensé cette année les sympathisants de l’E.I. sur Twitter. Résultat : les adeptes viennent en grande majorité, et de loin, d’Arabie saoudite.

Combien de fois encore va-t-on tenter d’utiliser Belzébuth pour chasser le diable ?

Quatorze ans de guerre contre la terreur – et pour quel résultat ? Davantage de guerre, davantage de chaos, davantage de terreur. A la place qu’occupait auparavant Al-Qaïda, il y a maintenant l’E.I., plus puissant et plus brutal encore. Là où auparavant des Etats abritaient des terroristes, ce sont maintenant des terroristes qui anéantissent des Etats. Il y a de surcroît maintenant quelque chose qui n’existait pas sous cette forme avant que ne débute ce glorieux combat contre la terreur : des millions de réfugiés qui veulent venir en Europe.

Et maintenant on recommence tout cela  ? L’Occident, hors de lui, essaie à nouveau de peler un oeuf avec un marteau.

Le moment ne serait-il pas plutôt venu de reconsidérer, en profondeur pour une fois, la stratégie occidentale au Moyen-Orient, voire tout notre comportement vis-à-vis du monde islamique ? Et de poser ces questions profondément dérangeantes : pourquoi tant de musulmans se sentent-ils blessés et humiliés par l’Occident ? Et pourquoi cela a-t-il pour conséquence un vivier manifestement inépuisable pour le terrorisme ?

Il ne faut en effet pas se voiler la face. Même si l’on parvenait à apaiser quelque peu la situation en Syrie et à repousser un peu l’E.I., le monde arabo-musulman n’a pas encore atteint le pic de son potentiel de destruction. L’Algérie, par exemple, aujourd’hui gouvernée par Abdelaziz Bouteflika, un vieillard, pourrait plonger à tout moment dans le chaos à la mort du dictateur. Même l’Arabie saoudite est tout sauf stable – et pas seulement parce que le prix du pétrole est au plus bas. La coûteuse guerre menée au Yémen par la dictature islamiste a déjà eu pour conséquences d’importantes luttes de pouvoir à Riyad. Combien de temps ce régime tiendra-t-il encore ? Deux ans ? Cinq ans ?

On peut donc encore s’attendre à bien pire.

Que la situation dans la région empire ou prenne un nouveau tournant ne dépend certainement pas que des Américains et des Européens. Néanmoins, d’une manière ou d’une autre, ils y contribuent beaucoup. C’est pourquoi il est utile de dresser un bilan honnête de la politique occidentale au Moyen-Orient, et de réfléchir à quoi pourrait ressembler une toute nouvelle approche de notre relation avec les musulmans. Commençons par la critique.

« Trop grand pour apprendre » : la Realpolitik comme idéologie

Les Américains et les Européens sont si accrochés à l’idéologie d’une supposée Realpolitik qu’ils ne voient souvent plus la réalité. Des générations de politiques et de journalistes ont été formatés par cette école de pensée ; si on ne la surmonte pas, la guerre contre la terreur risque d’échouer de la même manière que la lutte souvent invoquée contre les facteurs poussant les réfugiés à fuir leur pays.

La Realpolitik est-elle une idéologie ? Il y a bien sûr une vraie, une bonne Realpolitik, celle qui raisonne en partant de l’objectif à atteindre. Elle est certes orientée par ses propres valeurs, mais elle ne se laisse pas emporter par elles. Elle regarde de près, dans le détail, elle évalue consciencieusement ses moyens d’action, et elle ne confond pas les bonnes intentions avec les bonnes actions. Une telle Realpolitik n’a pourtant quasiment jamais été mise en œuvre au Moyen-Orient. Au lieu de cela, la Realpolitik de l’Occident a, dans cette région du monde, dégénéré en une dangereuse idéologie.

Selon la définition de Karl Popper, le signe distinctif le plus important d’une idéologie est qu’elle n’est pas « falsifiable », donc pas réfutable. Effectivement, au Moyen-Orient, la Realpolitik occidentale travaille avec des hypothèses et des méthodes qui n’ont jamais pu être réfutées lors de leur mise en pratique sur les Arabes et les Perses. Les rapports de forces étaient trop inégaux pour cela. Les erreurs commises par les Britanniques, les Français ou les Américains n’ont jamais vraiment été punies. Bien au contraire, on a toujours réussi à les faire disparaître en les recouvrant par de nouvelles erreurs, plus importantes encore, par des revirements extrêmes, par des interventions encore plus imposantes.

Prenons l’exemple de l’Afghanistan : au milieu des années 1980, les Américains y ont armé ceux qu’on nommait les moudjahidins afin que ceux-ci combattent l’occupant soviétique. Puis, après la chute du régime soviétique, on les abandonna à leur destin. Les moudjahidins, lourdement armés, établirent alors un régime de gangsters sans la moindre légitimité politique ou religieuse. Cela dura jusqu’à ce que les talibans conquièrent une grande partie de l’Afghanistan et donnent finalement à Al-Qaïda la possibilité de préparer, de là-bas, les attentats contre le World Trade Center –  raison pour laquelle l’Occident envahit le pays avec une gigantesque alliance militaire. Des soldats occidentaux sont encore sur place aujourd’hui – mais les talibans gagnent de nouveau du terrain. Enseignements retenus : aucun.

Prenons l’exemple de l’Irak : au début des années 1980, les Américains ont armé Saddam Hussein pour qu’il puisse mener une guerre contre l’Iran où les ayatollahs barbus avaient pris le pouvoir. Il n’a ni perdu ni gagné cette guerre, mais elle a coûté incroyablement cher. C’est pour cette raison qu’il annexa le petit Koweït, riche en pétrole, à la suite de quoi les Américains se lancèrent dans leur première guerre contre l’Irak, au terme de laquelle ils expulsèrent Saddam du Koweït mais le laissèrent au pouvoir. Plus tard, en 2003, nouvelle invasion – pour des raisons dont il faudra reparler – avec une puissance militaire encore plus grande, afin de renverser leur allié tombé en disgrâce.

Les erreurs n’ont donc pas été corrigées mais au contraire multipliées. La Realpolitik occidentale au Moyen-Orient suit la devise : pourquoi réfuter quand on peut aggraver ?

Seule la posture compte : une Realpolitik sans prise avec la réalité

La Realpolitik occidentale dispose de moyens tellement énormes qu’elle n’est pas vraiment obligée de se soucier de la réalité. Après tout, elle peut fusiller celle-ci à tout moment, la renverser par des coups d’Etat, l’acheter ou tout simplement lui tourner le dos. Mais ce n’est qu’une des raisons pour expliquer la manière dont la « Realpolitik » perd fréquemment le contact avec la réalité. L’autre raison, c’est la manière dont  elle s’affiche comme la plus efficace. Car, en vérité, elle ne se sent pas particulièrement forte lorsqu’elle a étudié méticuleusement et patiemment les particularités d’un pays et de ses habitants, pour ensuite faire quelque chose qui certes contredit très légèrement les valeurs et principes occidentaux, mais qui sert la cause et ses propres intérêts.

C’est souvent l’inverse : les certitudes de la Realpolitik ne viennent pas de sa proximité avec la réalité, mais plutôt de sa distance avec ses propres règles et valeurs. Son postulat erroné est le suivant : plus on s’éloigne des idéaux, plus on est près de la réalité. Cela est lié à la pose virile propre à la Realpolitik qui, quand les choses se corsent, envoie comme message : éloignez les curés et les femmes, c’est le tour des vrais hommes, eux vont régler le problème. C’est de la pensée magique. Evidemment, la plupart du temps, ils ne règlent rien.

Il faut en tirer une leçon importante : celui qui s’éloigne trop de ses propres valeurs –  et qui en même temps ne s’intéresse en rien, comme cela a toujours été le cas, aux besoins des Arabes et des Perses en question –, perd le sens de la réalité et des proportions. Voilà qui, en fin de compte, n’a rien d‘étonnant, car finalement nos valeurs et nos idéaux ne sont pas nés d’une discussion lors d’un goûter d‘enfants, mais sont au contraire le produits de siècles de combats, de réflexions, d’essais et de rejets. Ils représentent un enseignement que nous avons distillé à partir de millions de litres de sang inutilement versé.

Combien de morts pour combien de pétrole ? La Realpolitik : un jeu dangereux

Le manque de mesure comme l’habitude de cacher les erreurs en les enterrant sous des erreurs encore plus importantes ont fait de la Realpolitik au Moyen-Orient un jeu dangereux. Prenons ici quelques éléments qui illustrent comment ce jeu fonctionne, et pourquoi il est entré dans sa phase finale.

Nous avons déjà évoqué l’Afghanistan où, dans un mélange d’interventionnisme et d’indifférence, typique de la façon d’agir occidentale, des moyens de plus en plus importants sont devenus nécessaires pour gommer les erreurs du passé. L’Irak, comme nous l’avons vu, est aussi un exemple comparable.

Mais ce que l’Occident a provoqué en Iran est un exemple encore plus flagrant. En août 1953, les services secrets américains et britanniques ont renversé le gouvernement d’esprit démocratique du Premier Ministre Mossadegh. La raison : celui-ci voulait que les Iraniens bénéficient d’une part plus grande des revenus du pétrole. A la suite de quoi Mohammed Reza Pahlevi fut parachuté au pouvoir, dans l’intérêt des compagnies pétrolières occidentales. On l’appelait Schah, mais il n’était qu’un dictateur laïc qui piétina littéralement le sentiment religieux de son peuple et imposa une occidentalisation de l’Iran – sans la démocratie et les droits de l’homme, mais avec la torture et des services secrets tout-puissants.

En 1979, une révolution islamiste menée par l’ayatollah Khomeini mit logiquement fin à ce régime agressivement séculaire. Pour contenir cette fois-ci l’influence du nouveau régime, les Etats-Unis soutinrent la guerre de Saddam Hussein contre l’Iran. Au cours de cette terrible guerre de position moururent du côté iranien plus de 800 000 hommes et adolescents. Un monstrueux tribut en vies humaines, qui stabilisa le régime des mollahs et fit de l’Iran un ennemi mortel des Etats-Unis. Lorsque ensuite les Etats-Unis s’engagèrent par deux fois en Irak, d’abord afin de contrôler puis afin de renverser Saddam Hussein, cela renforça à nouveau l’Iran, cet ennemi de l’Occident. En conséquence, l’Arabie saoudite, islamiste aussi  mais sunnite, se sentit contrainte de contrer cette évolution. Le régime islamiste de Ryad compense en quelque sorte sa coopération avec l’Occident et achète sa bonne conscience en exportant massivement l’idéologie islamiste dans toute la région. C’est ainsi que le conflit religieux entre chiites et sunnites a été attisé par l’Occident, et approvisionné en armes et en argent, pour s’étendre ensuite à toute la région. L’E.I. n’est là-dedans que l’un des nombreux effets secondaires de l’attitude de l’Occident.

Le modèle de base de ce jeu dangereux est particulièrement clair si l’on regarde l’exemple iranien : ce qui a commencé par une banale course aux profits des compagnies pétrolières occidentales et par une action des services secrets a dégénéré en une guerre dévastatrice qui tua presque un million de personnes, engendra ensuite deux autres guerres avec la participation directe de l’Occident et, compte tenu du début de fragilisation de l’Arabie saoudite et de l’extension de l’E.I., n’a peut-être même toujours pas atteint son apogée.

Si l’on ajoute à cela les autres niveaux de ce jeu de Realpolitik, à savoir la détérioration de la situation en Afghanistan, en Syrie, en Libye et ailleurs encore, si l’on se représente à quel point tous ces conflits interagissent et s’attisent les uns des autres, la position dans laquelle nous nous trouvons devient claire : nous en sommes au stade où même le puissant et riche Occident ne peut plus mettre en jeu de moyens supplémentaires. Le jeu est entré dans sa dernière phase.

La responsabilité des Etats-Unis et l’échec de la politique de « checks and balances »

Devant les millions de réfugiés venant du monde arabe et le chaos qui s’y répand, beaucoup se demandent pourquoi les Américains, qui ont tout de même dominé la politique occidentale au Moyen-Orient, n’ont pas honte de leur échec, pourquoi ils ne demandent pas à réparer un peu leurs erreurs en accueillant l’un ou l’autre million de réfugiés.

La raison en est stupéfiante de simplicité : sur cette question il n’y a pas d’Américains, mais seulement des Républicains et des Démocrates. Et, dans ce cas, les Démocrates rendent le gouvernement de George W. Bush et ses invasions responsables de tous les maux, tandis que les Républicains attaquent le Président Obama pour ses reculs et pour avoir brouillé les « lignes rouges ». L’idée que quelque chose serait fondamentalement erroné dans la politique américaine au Moyen-Orient n’est jamais évoquée sérieusement.

C’est particulièrement évident dans la querelle de famille qui accompagne actuellement la candidature de Jeb Bush à la présidence. La seconde invasion de l’Irak par George W. Bush n’était-elle pas inspirée par une Realpolitik mais plutôt simplement par une idéologie à laquelle on avait lâché la bride ? C’est désormais l’avis de son père, George Bush senior, qui, douze ans plus tôt, dans sa guerre en Irak menée à cause du Koweït, avait renoncé à faire tomber le dictateur.

Cette critique du père contre le fils, lequel, par ailleurs, a bien mérité toutes les critiques, est injuste. George W. Bush n’était par nature certainement pas un idéologue, ni un ardent idéaliste. Qu’il ait néanmoins écouté des idéologues comme Dick Cheney est lié à la position logique qu’il occupait dans le jeu du Moyen-Orient. Quand une politique comme celle de son père – arrêtée à mi-chemin – mène au 11 septembre, alors on doit essayer autre chose : mener justement cette politique jusqu’au bout. Si une politique de stabilité qui va de plus en plus loin, des actions des services secrets aux offensives terrestres en passant par les guerres par procuration, n’apporte pas la sécurité au territoire américain, alors peut-être faut-il un renversement total, a sans doute pensé Bush junior. S’il s’est imaginé être ainsi au pied du mur, ce n’était rien d’autre qu’un héritage de son père. Par conséquent, il n’a pas trahi les injonctions à la Realpolitik de son père, mais en a bien plutôt fait les frais.

Bush junior voulait mettre fin au jeu en le gagnant, mais il n’a fait que le rendre plus dangereux.

Les Etats-Unis sont incapables de critiquer en profondeur leur propre politique au Moyen-Orient, tandis que leurs partenaires européens sont soit sur une ligne trop proche (Royaume-Uni), soit trop pacifistes (Allemagne) pour déclencher un vrai débat. Et c’est ainsi que l’Occident a perdu l’accès à une de ses compétences culturelles les plus importantes – les checks and balances.

Le boomerang du colonialisme : le naufrage de la Realpolitik

Si, pour une fois, nous laissons toutes les questions morales de côté, il nous faut toutefois faire le constat suivant : la Realpolitik occidentale est arrivée au bout de ses possibilités. Tous les instruments de sa boîte à outils ont été appliqués dans toutes les combinaisons imaginables à pratiquement tous les pays du Moyen-Orient : opérations de renseignement, drones, invasions, guerres par procuration, corruption, ventes d’armes, bombardements, sanctions, stabilisation ou renversement de régimes dictatoriaux.

Même si les scrupules n’ont jamais eu la moindre importance, il s’avère pourtant depuis peu que la pure politique d’intérêts ne sert même plus nos intérêts.

C’est aussi pour cette raison que la Realpolitik a atteint ses limites : elle a besoin de distance, il lui faut confiner ses objets dans un bestiaire fermé le plus hermétiquement possible. La proximité avec ses objets perturbe la Realpolitik, parce qu’alors elle ressent elle-même les conséquences. C’est aussi pourquoi le 11 septembre fut un tel choc, et pourquoi on y répondit par une autre explosion de la politique traditionnelle, peut-être la dernière – avec cependant comme effet, dans un second temps, de faire venir les réfugiés. A présent le colonialisme revient comme un boomerang, les réfugiés le ramènent là d’où il est venu.

Que faire désormais ? Abandonner ? Ce serait l’option la plus évidente. On aime bien ici raconter l’histoire du Moyen-Orient en disant qu’il est tout simplement impossible d’aider ces maudits Arabes avec leur funeste religion. L’argument central pour cette thèse est que les printemps arabes « n’ont, comme on sait, rien changé non plus ». Ce jugement n’est-il pas précipité et arrogant ? Ces soulèvements n’étaient en fin de compte que des tentatives désespérées, ayant lieu pour la première fois à grande échelle, de libérer une région qui n’est pas habituée à la démocratie et est en faillite parce qu’elle a été mal gouvernée. Même nous, héros de la démocratie, n’aurions probablement pas mieux réussi.

Mais nous pouvons aussi considérer l’échec de la politique occidentale comme une chance. Car nous ne pouvons pas savoir si, comme on le répète souvent en soupirant en ce moment, il est réellement impossible d’aider les musulmans : nous n’avons encore jamais vraiment essayé.

L’Occident a incontestablement besoin d’une nouvelle, d’une seconde boîte à outils. Et d’une nouvelle hypothèse : les musulmans sont des êtres humains comme vous et moi. La Realpolitik va devoir s’y faire.

La responsabilité des Arabes et l’apport de l’Occident

Oui, c’est vrai, l’islam, comme toute autre religion, est susceptible d’être chargé de haine, peut-être même plus que d’autres religions. Mais qu’il en soit réellement chargé, qu’il se transforme en islamisme voire en terreur islamiste, cela dépend quand même beaucoup des circonstances – et donc aussi de nous. Oui, c’est vrai, le fossé entre sunnites et chiites recèle depuis toujours un potentiel guerrier, mais il y a aussi eu de manière répétée des phases durant lesquelles les deux grandes communautés religieuses islamiques ont vécu ensemble en paix.

Oui, il y a déjà eu des guerres tribales dans le monde arabe avant que les Occidentaux n’inscrivent leurs tracés arbitraires dans le sable. Pour cette raison, il n’est pas du tout certain que tout ira mieux dans ce Moyen-Orient hautement inflammable dès lors que l’Occident aura amélioré sa politique. On peut également débattre longtemps sur la part de responsabilité des Occidentaux et des musulmans dans la misère de la région : 60/40 ou 40/60 ? Mais à quoi bon ?

Deux choses sont certaines. Premièrement, il nous est plus facile de changer notre attitude que celle des autres. Et deuxièmement, si de toute manière il y a déjà autant de poison dans le monde perse et arabe, alors rajouter le nôtre n’en fera jamais rien sortir de bon. C’est pourtant ce que nous avons fait ces cent, ces cinquante, ces vingt, et même ces deux dernières années.

Il est indéniable qu’il y a eu aussi des tentatives positives : par exemple l’aide au développement, par exemple les tentatives de construction de puits ou d’écoles en Afghanistan, par exemple une intervention humanitaire en Libye, ou encore la tentative de soigner le Soudan en le partageant, et beaucoup d’autres choses encore. Mais la plupart du temps, tout cela était fait sans conviction, sans précision, sans patience. Secrètement, ces bonnes actions étaient moins dans l’intérêt des Arabes que dans le nôtre – et celui de notre mauvaise conscience brièvement éveillée.

Rien de tout cela ne pouvait vraiment améliorer l’image que les gens là-bas ont de l’Occident. Les autres interventions, plus massives, ont montré trop clairement que la vie d’un musulman a peu de valeur à nos yeux, qu’une parole n’est pas une parole, qu’un contrat n’est pas un contrat, qu’une amitié n’est pas une amitié. On ne peut pas faire oublier la mort de millions de personnes en construisant des puits. De toute évidence, ni les Arabes ni les Iraniens n’ont confiance envers l’Occident, dont ils interprètent aussi les belles paroles et les meilleures actions à l’aune d’une histoire faite de racisme et d’impérialisme. Et le pire dans tout cela, c’est qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Même l’importation occasionnelle de liberté (quand cela nous arrangeait) ne pouvait faire aux Arabes que l’effet d’un projectile plus que celui d’une invitation. L’Occident qui, chez lui, connaît la démocratie, se comporte la plupart du temps comme un terrible autocrate dans le reste du monde.

Voilà pourquoi la grande question n’est presque même plus de savoir si l’Occident doit trouver une politique fondamentalement nouvelle vis-à-vis des musulmans mais bien plutôt : pourquoi devraient-ils nous croire ?

Une culture de l’accueil est l’ennemi le plus efficace du terrorisme

Jusqu’ici, la dignité, la sécurité et l’humanité des musulmans n’ont que très peu intéressé l’Occident. Au mieux elles étaient un bonus, mais le plus souvent même pas cela. Cela a changé en 2015, année historique. En effet, les millions de réfugiés nous ont alors mis devant cette alternative : soit nous les aidons plus que nous ne l’avons jamais fait à améliorer leurs conditions de vie dans leur pays d’origine – ou bien ils viennent ici et y restent. La grande séparation a commencé, le cours de l’histoire entre Européens et Arabes s’est inversé.

De manière compréhensible, cela fait peur à beaucoup d’Européens, qui rêvent de revenir à l’isolement de temps passés, nous ici en-haut et les autres là en-bas. Mais cela ne se passera plus comme ça : le jeu est terminé, et la patience de nombreux Arabes est épuisée.

Il faut donc saisir cette chance extraordinaire pour réconcilier les musulmans et l’Occident. Enfin, des Arabes sont en grand nombre mieux traités par les Européens et les Chrétiens que par leurs pairs. C’est en cela que réside le coeur politique de la culture de l’accueil : ce que nous faisons ici avec les Arabes formera l’image qu’ils ont de nous dans leur région. C’est une tâche difficile et une chance incroyable. Cela dit, celle-ci a besoin de temps. Que trois pays d’Europe accueillent depuis trois mois des réfugiés avec un visage amical et des vêtements chauds ne peut pas encore changer le monde. C’est un début, fragile qui plus est.

Du fait de ces perspectives historiques, ce serait manquer de vision à long terme que d’essayer maintenant de transformer à nouveau cet accueil passablement amical en une culture de l’intimidation. Si cette chance de réconciliation devait être gâchée, une nouvelle colère en surgirait, si grande que nous ne pourrions plus la contenir, ni sur le plan militaire ni par les services de renseignement.

Nos musulmans et la chute de la RDA

L’un des plus grands dilemmes de l’Occident résidait ces derniers temps dans le fait que l’on ne pouvait souvent plus soutenir les dictateurs mais que, dans le même temps, les renverser ne provoquait que le chaos et que la situation ne s’améliorait donc pas vraiment. On ne peut en tirer qu’une seule leçon : nous devrions renoncer aux deux, renoncer à les renverser comme à les stabiliser.

L’histoire des relations interallemandes montre comment on peut, malgré cela, avoir une certaine influence. Dans les années 1980, le nombre de visites de citoyens est-allemands en RFA augmenta jusqu’à atteindre un chiffre annuel de six millions. Leurs expériences positives à l’Ouest contribuèrent de plus en plus à l’érosion du régime est-allemand jusqu’à son effondrement en 1989.

Il se pourrait que les millions d’Arabes qui viennent ici en ce moment remplissent une fonction semblable. Ils expliqueront à leurs amis et à leurs familles, restés au pays, comment il est possible de vivre autrement, comment on obtient un document officiel sans pot-de-vin, ce qui caractérise une presse libre, la qualité du système médical, et à quel point l’incroyant correspond peu à l’image que l’on aime se faire de lui. On se racontera à quoi ressemble un islam tolérant ou une virilité libérée de son poison, même si au premier abord cela ne plaira pas à tout le monde. Dans le même temps, ils fourniront à ceux qui sont restés chez eux des informations politiques mais aussi de l’argent, de manière tout à fait décentralisée et naturelle.

En fin de compte, la crainte que les réfugiés n’islamisent notre culture est presque suspecte. Il est tout de même bien plus probable que, par ce contact sur le terrain, le monde arabe s’humanise, s’adoucisse et, d’un point de vue politique, se modifie à long terme.

Mea-culpa de l’Occident et émancipation du Moyen-Orient 

Les Français, les Allemands, les Britanniques, les Italiens et les Américains ont-ils jamais demandé officiellement pardon aux populations d’Afrique du nord ? Pour le colonialisme ? Pour le racisme ? Et pourquoi pas ?

En le faisant, on pourrait effacer un peu de la rancoeur envers nous qui est actuellement nourrie et entretenue parmi les Arabes. C’est cette colère que détournent à leur profit les dirigeants de ces pays qui, soit dit en passant, ont souvent eux-mêmes un rapport raciste à leur propre peuple. Mais l’arrogance occidentale soude les dominants et les dominés. Et le fait que l’Occident intervienne de manière répétée, massive et en même temps imprécise, permet à la culture arabe des fausses excuses de se maintenir. Si l’Occident retire son poison, alors ces systèmes qui terrorisent et poussent à la fuite s’effondreront tôt ou tard. Pour combattre la terreur islamiste, nous devons nous réconcilier avec les musulmans. Il est donc temps pour une nouvelle Realpolitik qui soit digne de ce nom.

La Realpolitik, oui, mais la vraie : un New Deal avec les musulmans

Dès lors que le tournant dans la politique occidentale au Moyen-Orient aura été compris, annoncé et accompli, alors on pourra de nouveau évoquer les sujets qui fâchent. Cela sera possible – lorsqu’il ne sera plus nécessaire de considérer les concessions sur nos principes, les dialogues avec des dirigeants meurtriers ou les accords commerciaux avec des chefs de tribu criminels comme le coeur de la politique occidentale, lorsqu’on pourra les considérer seulement comme une dérive occasionnelle et passagère par rapport à une politique qui, à l’évidence, doit servir les peuples et être motivée par le respect et l’intérêt.

Certes, il faudra continuer à discuter avec la dictature militaire égyptienne, de même qu’avec les islamistes de Riyad et de Téhéran. Mais cela devrait se faire à l’avenir avec une attitude égalitaire et froide.  On ne peut pas traiter certains islamistes (les Iraniens) comme le diable en personne et embrasser les autres (Saoudiens) comme des frères. Les livraisons d’armes devront aussi être réduites de façon drastique. Il n’y a là-bas presque aucun régime ami et bienveillant.

Pour autant, l’Occident ne doit pas non plus paraître naïf dans sa nouvelle stratégie. Face à la terreur, les Européens ont besoin d’un Etat plus fort, et l’armée aussi doit être plus efficace, et vraisemblablement plus chère.

Si cependant une nouvelle Realpolitik doit se construire au plus près de nos propres valeurs, alors il faut se méfier de Vladimir Poutine, car il essaie à nouveau de contraindre l’Occident à adopter une politique de pouvoir, classique et brutale.

Mais il faut, avant toute autre chose, un programme positif : une aide au développement dans de plus grandes dimensions, conditionnée et, si possible, répartie à l’écart des cliques dirigeantes, peut-être une sorte de plan Marshall pour la région et l’ouverture du marché européen.

La fin de la vieille Realpolitik suscitera des idées nouvelles. Un nouveau chapitre de la relation entre Occident et Orient s’ouvrira alors, et nous pourrons tous dire : j’y étais.

 

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