Etel Adnan : la couleur comme langue maternelle

 

James Mollison for WSJ. Magazine
Etel Adnan devant une toile de 1974, James Mollison pour WSJ. Magazine

 

Poète, philosophe et peintre, l’artiste américano-libanaise a autant de cordes à son arc que de couleurs à sa palette. Elle expose, depuis le 18 octobre 2016, une partie de ses peintures à l’Institut du Monde Arabe.

Comment qualifier le parcours inattendu de cette femme ? Hybride, atypique ? Etel Adnan, 91 ans, semble, comme les chats, avoir eu sept vies. D’eux, elle a également cette lueur pétillante au fond des yeux que l’on découvre lorsqu’elle nous ouvre sa porte. Sa voix chevrotante et ses difficultés à se déplacer contrastent avec sa poigne ferme qui nous accueille et nous mène dans le salon de son vaste appartement à deux rues de Saint-Sulpice.

« Préférez-vous que nous parlions en français ? » demande-t-elle de but en blanc. Cette question, qui pourrait sembler banale de la part d’une personne ayant vécu près de 50 ans en Californie, nous plonge cependant au cœur de sa réflexion artistique. Née d’une mère Grecque et d’un père Turc, Etel Adnan a grandi dans un Beyrouth colonisé. Elevée en français, elle a longtemps regretté de ne pas maitriser suffisamment bien l’arabe pour pouvoir écrire dans cette langue. Rejetée par certains groupes de poètes libanais parce qu’écrivant en français, elle fut considérée comme n’étant « pas une poète arabe ». Comment, en effet, se revendiquer d’une nationalité lorsque l’on est colonisé jusque dans sa langue ? C’est dans son ouvrage  Ecrire dans une langue étrangère  qu’Etel Adnan raconte comment elle a résolu ce dilemme et découvert qu’elle pouvait « peindre en arabe». Un réel bouleversement dans sa manière de s’exprimer.

Pour le comprendre, revenons en 1955, à Berkeley. L’artiste y enseigne la philosophie de l’art et converse alors avec la directrice du département. Cette dernière s’étonne de voir un professeur d’art n’ayant jamais tenu un pinceau. Elle la fait monter dans son bureau et lui donne des pastels : c’est début d’une longue histoire d’amour. Cette histoire est d’ailleurs exposée à Paris où l’artiste est désormais installée. Pour la première fois depuis le début de sa longue carrière, une institution parisienne s’est penchée sur son œuvre pour lui rendre hommage en exposant une partie –infime – de sa production. Lorsque l’on déambule dans les sous-sols de l’Institut du Monde Arabe on peut y voir des séries de montagnes, des études du livre L’Apocalypse Arabe, des leporellos (livres japonais pliés en accordéon) ornés d’écritures arabes et latines ainsi que de signes tout droits sortis de l’esprit de l’artiste. Quelques grands formats, dont des tapisseries, s’offrent également à notre regard.

A la différence de l’Institut du Monde Arabe ou de la Galerie Lelong, les murs de l’appartement de la poétesse sont étrangement dénudés. Peu d’œuvres y sont accrochées. L’artiste pense en effet qu’une peinture ne doit pas être uniquement regardée, passivement, comme quelque chose de décoratif. Mais qu’il faut « lire la peinture comme on lit un poème ». La lire, la contempler puis la ranger, de nouveau, pour mieux jouir de sa beauté plus tard. Elle prône la réactivation du regard qui, ainsi, ne ternirait pas la beauté de l’œuvre et permettrait qu’on ne s’en lasse jamais.
Connue davantage pour ses écrits, l’œuvre plastique d’Etel Adnan étonne depuis sa découverte en 2013 lors de la Dokumenta de Kassel. On y découvrait un nombre incalculable de tableaux de petit format, très colorés. Des leporellos, aussi. Et si ses supports d’expression sont très divers, on retrouve souvent les mêmes sujets dans l’œuvre de la poète.
L’engagement, tout d’abord. Un engagement politique qui l’a fait cesser d’écrire en français, -en opposition à la politique de Charles de Gaulle – lors de la guerre d’Algérie. Un engagement qui lui a fait dénoncer dans son livre, Sitt Marie Rose, la terrible guerre civile qui a mis le Liban à feu et à sang : son premier grand succès littéraire.
La nature, ensuite, dont elle dit qu’elle est la « meilleure amie ». Un amour pour la déesse Gaïa qui se retrouve jusque dans son appartement, toujours orné de fleurs. Assise dans son lourd fauteuil elle explique également que la montagne –en particulier le Mont Tamalpaïs (San Fransisco) – fut longtemps une figure maternelle pour elle. L’endroit qui la faisait se sentir chez elle.
Avec ses formes, cette montagne se doit d’être liée à un autre sujet de prédilection de l’artiste : les femmes. Des femmes dans leur diversité et qu’elle met à l’honneur dans beaucoup de ses écrits. Des femmes que l’on retrouve en peinture dans ses séries de montagnes toutes différentes. Des femmes qui se cristallisent dans la figure de Simone Fattal, sa compagne depuis 50 ans.

Lorsque l’on quitte Etel Adnan, que l’on ferme l’un de ses livres ou que l’on cesse d’observer l’une de ses toiles, son œuvre continue d’obséder. Elle résonne dans l’esprit comme résonne sa voix, et ce moment de grâce –entre engagement et contemplation –, elle l’offre à toute personne qui va à sa rencontre.

En 3 dates :

24 février 1925 Naissance à Beyrouth (Liban)
1978 Publication de son roman Sitt Marie Rose
2016 Exposition de ses peintures à l’Institut du Monde Arabe et à la Galerie Lelong à Paris

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