Café, cocaïne et conduite chaloupée

Gates, Palais de Justice

Le Palais de Justice de Paris (CC BY-NC-ND Themina Goskar)

Pour les profanes des locaux de l’Île de la Cité, se rendre à une audience du Tribunal de grande instance rime bien souvent avec l’expectative d’assister à un procès grandiloquent, proche d’une vision baisée de la Justice renvoyée par les séries télévisées policières. Ce vendredi 4 novembre, il faudra cependant se contenter d’affaires plus banales, mais qui ont l’avantage de présenter au public la Justice sous son visage le plus commun.

Victor P. est un jeune homme à l’allure somme toute banale. Il se présente à la barre vêtu d’une épaisse parka, trahissant l’hiver prématuré qui s’est abattu sur la capitale. Dehors, une pluie glaciale alterne avec un vent traître que l’on ressent jusque sur les bancs de la XIIe Chambre correctionnelle du TGI. Blotti sur les bancs de bois au fond de la salle d’audience, un public clairsemé composé d’étudiants, qui en Droit, qui en journalisme, prenant attentivement des notes. À leurs côtés, des badauds, des curieux, qui assistent à l’audience comme d’autres iraient au cinéma ou au musée.

Lorsque la Présidente commence à énoncer les faits, on comprend que nous sommes à mille lieues des grands procès de l’Histoire, contés avec brio par Jacques Vergès et consorts. Il est ici question de conduite d’un scooter sous l’emprise d’alcool et de stupéfiants. Victor P. zigzaguait sur le boulevard Bessières quelques mois plus tôt avant d’être contrôlé par une patrouille de police. Les tests effectués sur place révèlent dans le sang du prévenu des traces de cocaïne ainsi que 0,74 mg. d’alcool par litre de sang. « Cela représente 2 grammes, ce n’est pas rien ! », assène la Présidente. Victor P. n’a pas le profil d’un assassin. Il vacille devant la barre, regarde par terre, se gratte l’arrière du crâne, peine à trouver ses mots. Manifestement, sa comparution le met mal à l’aise. « Je ne vais pas commencer à nier, je sais que j’étais ivre avant de prendre la route. C’est une idiotie ». La Présidente répond sèchement : « Non, ce n’est pas une idiotie. C’est une infraction pénale ».

S’ensuit une plaidoirie peu enjouée de son avocate, qui insiste davantage sur l’immaturité de son client « [qu’elle] connaît depuis l’adolescence » que sur la minimisation des faits. La voix se fait douce quoiqu’hésitante. La Présidente, qui semble exténuée, a le menton posé sur son poing. Son attention semble partagée entre l’écoute de la défense et celle de la pluie qui tombe avec fracas sur les hautes fenêtres de la XIIe. Vient ensuite le tour de la procureure, qui relève également le caractère à la fois immature et inconscient du fait de prendre la route sous l’influence de psychotropes. Victor P. reste penaud, les trois femmes qui l’entourent semblent être autant de mères qui jugent sévèrement un petit garçon qui a fait une grosse bêtise. Mais il n’est pas désespéré pour autant, il travaille comme garçon de café dans un établissement de nuit, « en CDI, pour 1600€ par mois », précise-t-il. Le ministère public requiert une mise à l’épreuve de sept mois ainsi qu’un suivi médical, au vu de sa consommation ponctuelle de stupéfiants. Le caractère récréatif n’entre pas en ligne de compte lorsque la loi en la matière ne fait preuve d’aucune souplesse.

En attendant le verdict, Victor P. discute avec son avocate devant la machine qui vend du café à 40 centimes : « vous pensez qu’on a le temps d’aller fumer une cigarette ? ». « Même deux ! », ricane une grosse voix derrière lui. C’est celle de M. S., le premier dossier de la matinée. Il parle en connaissance de cause : ce matin-là, il célébrait son seizième passage au tribunal. Un palmarès qui aura eu raison de la patience de la Présidente, qui le condamne à du sursis et au versement de dommages et intérêts à la victime. Victor P. n’en est pas à ce point. Le verdict est reporté à juin 2017. En attendant, il aura commencé son suivi médical. Et rentrera en métro après son service.

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