La ferveur de l’Espérance

Coupe de France, 7e tour : ES Parisienne-CA Bastiais (Stade Bauer, Saint-Ouen, France)

Bauer, symbole par excellence de la Banlieue rouge et du football populaire
(CC BY-NC-ND Julien Duez)

Dimanche 13 novembre. La France commémore les terribles attentats qui ont frappé sa capitale, un an plus tôt. Entre temps, la vie a repris son cours. A Saint-Ouen par exemple. Sous la grisaille automnale, le stade Bauer, monument architectural de la banlieue rouge, s’apprête à revivre. Le temps d’un après-midi, à l’occasion du septième tour de la plus romantique des compétitions footballistiques hexagonales : la Coupe de France.

Cet après-midi, ce n’est pourtant pas le Red Star, l’hôte habituel des lieux, qui s’apprête à défier le Cercle athlétique bastiais (CAB), pensionnaire de National. Le club de l’Etoile rouge, qui évolue en Ligue 2, a dû quitter la rue du Docteur Bauer et son stade éponyme il y a maintenant deux saisons, la faute à un défaut de conformité au football professionnel. Mais la solidarité du Nord de Paris n’est pas un vain mot et aujourd’hui, c’est une équipe de quartier qui recevra les Corses sur la pelouse de son voisin : l’Espérance sportive parisienne (ESP), dont le siège n’est situé qu’à quelques stations de métro, dans le dix-huitième arrondissement de Paris, du côté de la Porte de Clignancourt. L’ESP évolue d’ordinaire en Promotion d’honneur (PH), l’équivalent de la neuvième division, soient six échelons en-dessous du CAB. Sur le papier, la rencontre paraît fortement déséquilibrée, mais la Coupe de France est connue pour ses fameux « miracles », qui voient des petits poucets déjouer tous les pronostics.

Coupe de France, 7e tour : ES Parisienne-CA Bastiais (Stade Bauer, Saint-Ouen, France)

(CC BY-NC-ND Julien Duez)

Pour assister à la rencontre, il faut s’acquitter de trois euros. Mais parmi les quelques centaines de spectateurs, beaucoup ont reçu un billet de faveur. L’ESP compte en effet de nombreuses sélections de jeunes et tous les soutiens comptent pour encourager l’équipe première. Loin des projecteurs du football médiatisé, l’entrée dans Bauer se fait dans la bonne humeur. Une seule tribune a été ouverte pour les supporters locaux et de nombreux groupes se forment spontanément. La plupart ont l’air d’être des bandes de copains qui en viennent voir jouer d’autres, avec l’espoir que ceux-ci créent l’exploit. Pas de speaker, pas de marquoir, pas de programme de match disponible, on se croirait presque à l’une de ces rencontres de district qui se déroule le dimanche entre joueurs amateurs. Lors de l’entrée des vingt-deux acteurs sur le terrain sous les vivas et les hourras des spectateurs, on finit par apprendre que l’ESP est dernière de sa poule, tandis que le CAB végète dans le ventre mou du championnat de National. Le score pourrait être sévère, mais encore une fois, tout est possible en Coupe de France. Dès lors, personne ne se risque à parier.

Coupe de France, 7e tour : ES Parisienne-CA Bastiais (Stade Bauer, Saint-Ouen, France)

(CC BY-NC-ND Julien Duez)

Une fois le protocole achevé, les deux équipes se réunissent de part et d’autre du rond central. Au coup de sifflet de l’arbitre, la foule se recueille religieusement en mémoire des victimes du 13 novembre 2015. Rien ne vient perturber ce silence glacial, chacun comprend par lui-même que le football a un rôle d’exemple à jouer, mission qu’il remplit parfaitement cet après-midi.

Coupe de France, 7e tour : ES Parisienne-CA Bastiais (Stade Bauer, Saint-Ouen, France)

(CC BY-NC-ND Julien Duez)

Vient enfin le coup d’envoi. Le CAB jouit du soutien d’une vingtaine de Corses expatriés dans la capitale et qui se tiennent debout, clairsemés dans la tribune adverse. Contrairement aux locaux, ils ne sont pas protégés par un toit et sont contraints de sautiller sur place pour ne pas être transis de froid. Sur le terrain, la question ne se pose pas, les deux équipes attaquent et défendent avec la hargne des plus grands guerriers du gazon. L’ESP vend chèrement sa peau et se retrouve même coupable de quelques très belles actions. Néanmoins, à la pause, le score est nul et vierge. Les joueurs du CAB, s’ils semblent dominer globalement, n’ont pas été capables d’assumer leur statut de favori.

À la mi-temps, l’ambiance est toujours bon enfant. Personne ne s’attarde à analyser le match, on préfère bavarder de la météo, de l’école, du boulot, autour d’un café, d’un sandwich ou d’une cannette, prendre des nouvelles des amis qui n’ont pas pu venir ou faire le point sur les rencontres des équipes de jeunes de l’ESP qui s’annoncent le week-end prochain. D’ailleurs, chacun retourne à son rythme dans la tribune, quitte à manquer les premières minutes de la seconde mi-temps. « C’est bon, finis ton café tranquille, on n’est pas pressé, de toute façon ils vont gagner ! », peut-on entendre près de la buvette. L’optimisme est toujours là et contraste avec le temps maussade qui ne cesse de s’assombrir.

Coupe de France, 7e tour : ES Parisienne-CA Bastiais (Stade Bauer, Saint-Ouen, France)

(CC BY-NC-ND Julien Duez)

En seconde période, l’ESP est comme galvanisée. Les bonnes occasions se multiplient, les coups d’éclat sont légion. Mais hélas, la réussite n’est pas au rendez-vous et le score ne bouge désespérément pas. Pire, l’ESP perd coup sur coup deux de ses joueurs sur blessure. « Au moins ils n’iront pas bosser demain matin ! », rigole un groupe occupé à rouler un joint. Mais les blagues cessent bien vite. À l’entame du dernier quart d’heure, Oumar Camara profite d’une mauvaise relance parisienne au milieu de terrain pour s’élancer dans un exploit personnel. Partant du couloir droit, il élimine coup sur coup deux défenseurs avant de fusiller Abdoulaye Touré d’un ballon dans le petit filet droit. Le gardien de l’Espérance n’avait aucune chance.

Coupe de France, 7e tour : ES Parisienne-CA Bastiais (Stade Bauer, Saint-Ouen, France)

(CC BY-NC-ND Julien Duez)

Les Parisiens donneront tout jusqu’au coup de sifflet final. Dans les ultimes secondes du temps additionnel, on a même cru croire un instant au miracle de l’égalisation, mais la frappe de Diaby n’était pas assez inspirée et Padovani, le gardien corse, n’eût aucun mal à s’interposer. Malgré la défaite, l’ESP n’a pas à rougir. Les amateurs ont perdu par le plus petit écart et ce septième tour restera la meilleure performance de l’histoire du club en Coupe de France. Les visiteurs leur réserveront même une haie d’honneur une fois les 1200 spectateurs salués et chaleureusement remerciés. Une fois sortis du stade, les plus jeunes rentrent chez eux, les plus âgés migrent vers l’Olympic, le café qui jouxte Bauer. Autour de verres de Picon-bière, on salue l’abnégation des combattants du jour, en espérant voir d’autres équipes franciliennes réchauffer le béton et le métal de l’arène audonienne à l’occasion du prochain tour. Sur les coups de 18 heures, le stade Bauer se rendort, toujours dans l’attente d’une potentielle validation de ses travaux de rénovation par la mairie, passée à droite lors des dernières élections municipales. En quittant Saint-Ouen par ses célèbres puces qui charrient leur lot hebdomadaire de badauds en quête de la perle rare ou simplement d’une bonne affaire, on ne peut que se réjouir d’avoir assisté à une belle rencontre de football, riche en émotions malgré le faible nombre de buts. Le sport est plus beau quand il est populaire.

Coupe de France, 7e tour : ES Parisienne-CA Bastiais (Stade Bauer, Saint-Ouen, France)

(CC BY-NC-ND Julien Duez)

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