L’entrée fracassante de l’extrême droite au Parlement allemand

Compliquant la constitution d’une coalition pour Angela Merkel, la percée du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est aussi un choc historique pour l’Europe et l’Allemagne.

Les Länder allemands de l’ex-RDA où l’AfD a récolté le plus de suffrages, CC BY SA Clémence Millet-Carayol, 5 octobre 2017

Sa longévité détrône celle de Helmut Kohl, jusqu’alors le chancelier le plus longtemps au pouvoir. Angela Merkel, « Mutti » (Maman) du peuple allemand, peut d’ores et déjà compter sur un quatrième mandat à la tête de son pays. Cependant sa réélection, qui ne faisait pas de doute, laisse un goût amer à ses compatriotes. L’AfD (Alternative pour l’Allemagne), parti d’extrême droite dirigé par les très décriés Alexander Gauland et Alice Weidl, a récolté près d’une centaine de sièges au Bundestag. Cette percée sans précédent apparaît à la fois comme un mauvais présage pour l’avenir et un retour en arrière vers l’Histoire douloureuse du pays.

Un populisme latent dans la société allemande

Le prochain mandat de Madame Merkel ressemble à une équation à plusieurs inconnues. La femme élue « la plus puissante de l’Histoire »  par le magazine Forbes se trouve aujourd’hui face à une situation inconfortable. Le parti social-démocrate refuse une nouvelle grande coalition et la République fédérale «fragilisée s’effiloche », selon Joseph Hanimann, correspondant du quotidien Süddeutsche Zeitung. L’arrivée au pouvoir d’un parti d’extrême droite constitue une première pour le pays. Depuis sa création en 1949, deux partis extrémistes – le SRP (Parti socialiste du Reich) et le KPD (Parti communiste d’Allemagne) – avaient été interdits car déclarés contraires à la Loi Fondamentale, la Constitution allemande, et jamais aucun de leurs représentants ne s’étaient assis dans les sièges convoités de l’assemblée parlementaire. Frisant toujours les limites légales, l’AfD a perpétuellement contourné—de très peu—l’interdiction constitutionnelle. Alexander Gauland, à la tête du parti ne se prive pourtant pas, comme le pointe du doigt Le Figaro, de saluer l’armée du troisième Reich quand l’occasion se présente…

Les penchants extrêmes qui se sont exprimés dans le vote étaient déjà en dormance en Allemagne, comme dans beaucoup d’autres pays européens : ces « simplifications populistes étaient déjà dans la société allemande », affirme Joseph Hanimann. Pourtant cette montée en force du parti extrémiste provoque un tollé au delà des frontières internationales. La question si sensible de l’Histoire allemande avait jusqu’à présent influencé considérablement la vie politique du pays, empêchant ainsi toute éclosion des extrêmes. Elisa Goudin-Steinmann, spécialiste de l’Allemagne, dénote un « changement d’époque vers la normalisation allemande après une grande période de réflexion sur le passé ».

Des résultats inattendus lors des élections allemandes de septembre 2017, CC BY SA Clémence Millet-Carayol

L’extrême-droite n’est plus tabou en Allemagne

L’Allemagne aurait donc tourné la page et rejoint ses voisins au rang de pays européens sans complexe sur leur Histoire. Le fameux « Sie kennen mich » (« vous me connaissez ») expliqué par Le Monde, formule électorale miracle d’Angela Merkel pour ses trois mandats précédents, semblerait ne pas avoir trouvé bon entendeur cette fois-ci selon les sondages. L’AfD a effectivement récolté un million de suffrages de la part des électeurs du parti conservateur de la chancelière. Ces voix proviennent majoritairement de citoyens établis dans l’ancienne République Démocratique d’Allemagne, au passé communiste et où le flux migratoire est pourtant le plus bas. L’AfD a en d’autres termes réussi la prouesse paradoxale de brandir la crise des migrants comme première arme électorale dans ces Länder, lui assurant les voix des habitants où les réfugiés sont les moins nombreux de toute la République allemande.

Le point Godwin n’est jamais bien loin quand il s’agit de parler d’Allemagne et d’extrême droite dans la même phrase. Mais la mise en parallèle les résultats sidérants de l’AfD avec les pires heures allemandes de l’entre-deux-guerres est inévitable. Sebastian Fischer, journaliste au journal Spiegel, n’hésite pas à qualifier l’élection de véritable « césure pour l’Allemagne » et condamne ces « fantômes du passé qui reviennent la hanter». Plus que l’Allemagne, l’Union Européenne est déjà dans une mauvaise passe. En moins de deux ans, celle-ci a été notamment amputée du Royaume-Uni et a vu la France éviter de justesse l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Des six pays fondateurs de l’Union, trois d’entre eux font face à une crise souvent décrite comme identitaire, qui se répercute aussi au niveau communautaire. Les projets de réforme de l’organisation supranationale sont d’ailleurs remis à l’ordre du jour.

Emmanuel Macron, dont l’agenda politique laisse d’ordinaire peu de place à l’improvisation, avait semble-t-il compté sur des résultats différents avant de prononcer son discours sur une réforme de l’Europe à la Sorbonne, mardi 26 septembre. Ses plans pour une Union Européenne plus intégrée risquent par conséquent de devoir attendre. La chancelière va sans doute devoir composer avec l’orthodoxie financière des libéraux-démocrates après le refus de l’ancien président du Parlement européen Martin Schulz (parti social-démocrate) de former une grande coalition. Le calendrier des discussions s’en trouve ainsi retardé et leur contenu devient plus délicat : la nouvelle formation gouvernementale devrait être constituée après de longues négociations et investie dans le bâtiment de l’ancien Reichstag peu avant les fêtes de fin d’année. Ce bâtiment, emblématique de l’histoire tumultueuse du pays, est dédié au peuple allemand par l’inscription inscrite à son fronton : « Dem deutschen Volke ». Mais le corps électoral pourrait regretter ces résultats électoraux assez rapidement : selon Elisa Goudin-Steinmann, « la situation rappelle douloureusement le passé, et il est impossible de prévoir le comportement de l’AfD au sein du Bundestag ». Et Joseph Hanimann de conclure que l’Allemagne, en cherchant la «continuité, s’avance à reculons loin de son idéal de stabilité ». Pendant que l’AfD – dont l’acronyme pourrait signifier « Altération pour l’Allemagne » – se réjouit, l’Europe retient son souffle.

 

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